Le 13 novembre et ce qui s'ensuivit

Publié le par Le prof de l'être

Le 9 novembre 2015, comme chaque année, j'expliquais à mes élèves de 3eme la tâche finale de la séquence sur l'autobiographie. Dans l'intitulé, il y a cette consigne : « Racontez un événement historique ou d'actualité et dites en quoi il vous a marqué ». Et comme tous les ans, les élèves firent la moue à son annonce :

« Mais m'sieur, on a pas vécu d’événement historique ! »

Je leur rappelais alors la tuerie de Charlie Hebdo. Certains acquiesçaient, d'autres étaient plus dubitatifs. Les frères Kouachi étaient certes passés dans notre région, mais ils ne se sentaient pas en danger, on avait attaqué des journalistes, c'était une cible précise. Et puis il y avait eu tous ces débats sur les caricatures, toutes ses polémiques. Fallait-il être Charlie ou non ? Faire cours le lendemain avait été terriblement compliqué. Chaque heure s'était transformée en débat, leur dire qui était Cabu, Wolinski, leur parler de la liberté de la presse... Mais finalement, quelques semaines après, la vie avait repris son cours. L'année scolaire était passée et le souvenir du 7 janvier s'était éloigné.

 

Puis vint le 13 novembre. Un match de foot, une bière en terrasse, un concert qui se transforme en carnage...Depuis cette date, le climat a changé dans les établissements. Dès le lundi suivant les attentats, on sentait une ambiance pesante, un état complet de sidération. J'avais déjà vécu ce moment : le 11 septembre 2001. Mais cette fois, je n'étais plus un élève mais l'enseignant. Ce serait à moi d'expliquer ce qui ne pouvait pas l'être. Encore une fois... Toutefois 13 novembre n'avait pas le même impact que le 7 janvier chez les élèves. Il n'y avait plus de débat comme pour Charlie. En janvier, on entendait :

_ Oui mais ils ont caricaturé Mahomet.

Cette fois, aucune voix ne s'était levée. Les élèves venaient de prendre conscience de quelque chose : ils savaient maintenant qu'on pouvait être frappé sans raison, parce qu'on aimait prendre un verre en terrasse, qu'on allait voir un match de foot ou écouter un concert de métal. On s'en prenait à notre mode de vie, à notre culture. Ils s'identifiaient à eux, ils n'avaient que quelques années d'écart avec les victimes. L'identification était d'autant plus forte que quelques-uns de mes élèves étaient au Stade de France ce soir-là.

 

Avec ce nouveau type d'attaque, une autre crainte les envahissait. Certains se posaient des questions. Pourraient-ils s'en prendre à une école ? Etions-nous en sécurité dans les établissements ? Ils avaient raison après tout. Qui pouvait empêcher quelqu'un de rentrer dans le collège et de tirer à vue. Des élèves à Toulouse avaient déjà été pris pour cible en 2012 et DAESH a fait des enseignants une cible. Alors des mesures ont été prises. Le collège est désormais fermé, plus personne ne rentre sans autorisation et sans signer à l'entrée. Je me souviens quand des anciens élèves passaient à l'improviste pour nous dire bonjour et nous donner de leurs nouvelles. Maintenant, c'est impossible. Puis il y a les alertes intrusion, trois sont prévues dans l'année. La première était programmée et les élèves prévenus. Ils ont pris ça pour un jeu. J'ai eu toutefois des tonnes de questions pendant cette alerte. Je sentais l'inquiétude chez mes élève. Je me dis que si l'une d'elle est faite à l'improviste, j'aurais peur de la réaction des élèves et du vent de panique que cela pourrait provoquer. Imaginons qu'un envoie un texto à ses parents en croyant que c'est une vraie attaque. J'imagine le désastre. Le mal de ces exercices est sans doute nécessaire, mais je pense que nombre de professeurs prient pour ne pas avoir cours ce jour-là.

 

Mais autre chose m'inquiète, peut-être plus que tout : depuis ce 13 novembre, les propos de plus en plus haineux se libèrent. En me promenant sur les profils facebook d'anciens élèves, je vois diffuser des statuts anti-migrants ou contre les musulmans. Les élèves sont des éponges, ils répètent ce qu'ils entendent autour d'eux. J'exerce mon métier dans un collège de campagne ou peu de personnes d'origine étrangère vivent, mais cette psychose de l'autre est en train de gagner du terrain. Il n'y a qu'à voir les résultats du FN lors des dernières cantonales...Ce renfermement sur soi-même est en train de se vérifier dans le monde (Brexit, élection de Trump). Je tremble pour 2017 en France. Alors depuis un an, encore plus qu'avant, comme tous les enseignants, je m 'efforce de leur ouvrir encore un peu plus l'esprit, en espérant lutter contre certains préjugés, de se faire leur propre opinion, de ne pas sombrer dans la facilité de raisonnement. Je me dis que ça s'arrangera, que le monde deviendra  meilleur et que cette peur s'estompera dans quelques temps.

 

Cette année, j'ai refait le même sujet de rédaction à mes élèves. Je n'ai pas eu de moue boudeuse, ils avaient tous vécu un événement les ayant profondément marqué : le 13 novembre 2015.

Publié dans Billet d'humeur

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

La Baladine 12/11/2016 16:12

Merci de contribuer au meilleur, autant que vous le pouvez!