Itinéraire d'un enseignant gâté, chapitre 6 partie 2

Publié le par Le prof de l'être

Et moi dans tout ça ? Je pense que vous l'avez deviné, je suis de la catégorie des sidekick, chargé de faire rire la salle des profs. Un second rôle mais qui peut-être bien précieux quand il y a des tensions et des coups de pompe. Les profs comme moi, c'est comme les comédies aux Césars, ils peuvent faire un tabac, ils ne seront jamais récompensés. Dans mon cas, ça tombe bien, je ne cherche pas la reconnaissance. M'amuser et prendre du plaisir est un vrai bonus. Je suis resté le même que j'étais quand j'étais élève. Je ne fais pas de vague. Quand je partirai, on m'aura rapidement oublié au sein de ce collège. C'est la vie. Les collèges sont un peu comme les cimetières, rempli de gens irremplaçables.

Ma place de « rigolo » ne s'est pas construite du jour au lendemain. Comme je l'ai dit dans un précédent chapitre, il m'a fallu bien deux ans pour m'installer dans ce « rôle ». La première année, j'étais dans la retenue, l'observation, une façon pour moi de connaître la personnalité des gens qui m'entouraient et de prendre la température de la salle des profs. La deuxième année, j'ai commencé à m'ouvrir et à sortir quelques plaisanteries pour définitivement m'affirmer l'année suivante. J'ai la chance d'avoir la répartie facile, donc autant tirer partie de cet avantage et en faire profiter les autres. L'avantage de l'humour, c'est qu'il peut faire passer bien des choses, agréables ou non. Le danger est le même que pour les élèves. Tout le monde n'a pas la même tolérance à l'humour. On ne peut pas plaisanter avec n'importe qui sur n'importe quel sujet. Il faut veiller à ne pas heurter les sensibilités.

Comme je l'écrivais en début de chapitre, il y a peu d'intrigues intéressantes. Pourtant, une période se distingue des autres, la dotation globale horaire, la fameuse DGH. Pour les non-initiés, il s'agit de la dotation d'heures et de moyens pour la rentrée suivante qui arrivent en début d'année civile. Une année, la DGH passera comme une lettre à la poste mais la suivante, on n'est soudainement plus dans une sitcom. On se croirait parfois dans Dallas, avec ses manigances et ses coups de poignard dans le dos. Quelques-uns essayent de gratter une heure ou deux sur le dos de son voisin. La tension est parfois palpable dans la salle des profs. Elle peut être entre équipes pédagogiques mais aussi au sein même de celle-ci. Un cercle vicieux où un prof allume quelqu'un de son équipe, qui lui même en critique un autre. Chaude ambiance. Certains jours, la salle des profs est digne d'un western de Sergio Leone avec gros plan sur les regards suspicieux de chacun. Il ne manque plus que la musique d'Ennio Morricone. A force de tension, ça peut finir par exploser et les cris fusent. A cet instant précis, il faut appliquer les mêmes mesures que pour un tremblement de terre, on ne met à l'abri et on attend que ça se passe, que les cris s'éloignent jusqu'au bureau du principal. Ce climat ne dure jamais très longtemps et le calme revient même si on est jamais à l'abri d'une réplique. Une bonne explication règle tout et tout est oublié. Du moins en apparences.

Salle de conflit, la salle des profs peut se transformer en cellule psychologique. On aimerait pendant ces quelques minutes parler d'autres choses et sortir du boulot, mais c'est impossible. Alors, on raconte nos problèmes avec une classe, nos élèves. On y étale nos coups de blues, nos états d'âmes. Des fois c'est léger, ça fait juste du bien de partager un cours difficile que l'on vient de vivre. Hélas il arrive quelquefois que cela devienne pesante. Des larmes coulent. Les autres enseignants rassurent, consolent celui va mal. Être une équipe, c'est aussi être présent dans les coups durs. C'est aussi ça la salle des profs : un lieu de solidarité, de partage et d'entraide. A l'approche de la sonnerie, on se motive s'encourage un peu comme une équipe de catcheurs qui se tapent dans la main pour se passer le relais avec de monter sur le ring :

_ " Tu as tes 3emes là ? Bon courage, ils sont bien chauds ! Si t'as un problème, tu m'en envoies un ! "

Si on se soutient, on aime bien se chambrer entre nous. Il n'est pas rare que le vendredi midi, celui qui finit à midi lance avec un sourire narquois à ceux qui terminent à 17 heures.

" Bon week-end !!!"

On ne manque pas de se vanner sur nos matières respectives. On a encore notre âme de gamin quand il s'agit de se chamailler. C'est dans ces moments là que j'excelle. On se moque des disciplines qui ne sont pas les nôtres, de notre profession en général. Tous les clichés qui circulent sur nous y passent. On préfère en rire. Les mots « fainéant » , « bon à rien », « trop payé » s 'échangent de part et d'autre....

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