Le cours parfait

Publié le par Le prof de l'être

« La sonnerie retentit. Lové dans l'un des canapés douillets de la salle des professeurs, j'attends qu'un collègue lance le mouvement et je me lève péniblement pour aller assurer mon prochain cours. Après avoir traversé un long couloir, je pénètre dans la cour de récréation. Le silence est absolu. Les oiseaux eux-mêmes se sont tus par solidarité. Les élèves attendent paisiblement en rang par deux, laissant juste un peu d'espace pour que leur enseignant passe entre eux. La parallélisme est si parfait qu'il ferait rougir un prof de maths. Alors, tel Moïse fendant la Mer Rouge, je traverse les rangées d'élèves pour enfin atteindre la tête du rang. Personne ne dépasse la case de la salle. Bientôt le grand moment du départ. Je fais durer le plaisir. Pas maintenant. Non pas encore, ce n'est pas le moment. Ça y est, je décide que c'est notre tour d'entrer dans l'enceinte . Une lent cortège se met alors en marche. Rentre-t-on dans un bâtiment scolaire ou dans une cathédrale ? Le silence est tellement solennel que le doute est permis, il n'est interrompu que par les interventions du principal au micro, qui tel un prédicateur, donne ses directives.Les élèves montent les marches mécaniquement avec une symétrie inégalable. Si nous étions dans un film, nous pourrions nous croire dans Métropolis, mais en couleur. Soudain un léger bruit étouffé au loin. Tout le monde se fige. Je me retourne, excédé.

« _ Qui se permet d'être aussi bruyant dans les escaliers ? Qui ne respecte pas la procession d'avant-cours ? Qui ne respecte pas l'intervention de notre principal ? Qui ne mérite donc pas d'assister à mon cours ?

Une main timide se lève.

_ Excusez-moi, j'ai toussé »

_ Et bien jeune homme, tu répondras de ta toux devant le conseiller principal d'éducation. Le voilà qui arrive. Monsieur Dredd, veuillez-vous occuper de l'impertinent. En voilà un que nous ne sommes pas prêts de revoir.

Nous arrivons devant la salle. Le train des élèves s'arrête pile devant la porte. Quand je l'ouvre, ils rentrent chacun leur tour dans la salle avec la même litanie :

« Bonjour Monsieur le professeur»

Pendant que je m'installe devant mon bureau, ils se tiennent debout à coté des tables disposées en ulôt (quatre tables placées en « u », idéal pour le travail en groupe et le débat).

« Vous pouvez vous asseoir »

Pas un bruit, les chaises semblent glisser sur le sol. Ils sortent alors leur trousse, leur classeur qu'ils posent délicatement sur leur table. Les stylos sont disposés soigneusement autour du classeur. Le bleu et le noir d'un coté, le rouge et le vert de l'autre. J'ai l'impression de voir sept fois le même ûlot et c'est ce que je voulais. C'est PARFAIT.

« Je vais vérifier si vous avez fait votre recherche sur Guy de Maupassant ».

Je passe entre les ûlots, tout le monde a écrit au moins une page. Certains ont agrémenté leur recherche de photos. Ils n'avaient qu'une journée pour faire cette recherche, le travail est considérable mais je ne sais pas, je suis pourtant agacé.

Un élève lève la main, un peu apeuré de ma réaction à venir.

« Excusez-moi Monsieur, mais la vie de Maupassant m'intéressait tellement que je me suis permis une recherche supplémentaire sur le réalisme littéraire au XIXeme siècle »

Étrangement, je ne suis pas étonné et je me permets même de dire :

« C'est bien, pourquoi vous n'y avez pas pensé les autres ? Ce n'était tout de même pas la mer à boire non ? Quant à toi Kévin, tu aurais pu y ajouter une comparaison avec le naturalisme de Zola. Mais bon, on ne va pas trop t'en demander ! Ah ! Je ne suis pas content, vous m'énervez ! Car oui je suis en colère. J'ai corrigé vos derniers contrôles. Vous avez seulement une moyenne de 17 ,52. Certains se permettant même le luxe de n'avoir que 15 ! Alors que vous disposiez tout de même d'une heure pour un sujet assez simple : « Tout objet peut-il devenir un objet poétique ». Sujet que nous avons vu en classe me semble-t-il avec la lecture intégrale de La Poétique de Boileau. Si vous aviez fait des recherches complémentaires, les notes auraient été bien meilleures encore. Mais on se laisse aller, on se repose tranquillement sur ses lauriers alors que l'on est à peine en mai. Et ça veut aller en 3eme l'an prochain ? Je me gausse ! AH AH AH »

Les élèves baissent la tête, rouges de honte, aucun n'ose toiser mon regard noir de peur d'être stupéfaits, tels les impudents s'aventurant dans l'antre de Méduse. Le cours reprend : une analyse de texte sur un extrait d'Une vie de Maupassant. Les élèves lisent le passage religieusement, puis l'un d'eux à la chance de le lire à voix haute. Il accroche un mot. Les autres retiennent leur souffle. Je le sermonne. Il sait déjà qu'il ne lira plus de toute l'année. La compétence ne sera pas validée.

Je pose des questions de compréhension. C'est un nuage de main levée, chacun veut apporter sa pierre à l'édifice du cours. A chaque erreur, l'élève essaye de se reprendre, mais trop tard, le mal est fait. Les autres les enfoncent ou apportent des précisions à la réponse de son camarade pour rentrer dans mes bonnes grâces. ÉMULATION et COMPETITION !

« _ Excusez-moi Monsieur, mais Emma a tout de même oublié de dire qu'il y avait une hyperbate dans le texte.

_ En effet Bryan. Pour ta peine, tu aura le droit de venir à l'ûlot de devant. Emma, je ne veux plus te voir, direction le fond. »

La détresse se lit dans son regard. Quelle humiliation pour elle. La voici reléguée dans mon estime. Alors elle s'installe tristement au fond de la salle, en espérant regagner ma confiance un jour.

Rédaction du bilan de la séance, encore dix minutes de cours. Comme on a bien avancé, je leur fais une surprise :

« Vous avez bien travaillé, pour vous récompenser, vous me prenez une feuille et on va faire quelques lignes de la dictée de Mérimée. Ce sera noté évidemment et chaque erreur vous coûtera 1 point seulement. Je suis grand seigneur aujourd'hui »

Je commence la lecture, la concentration des élèves est à son maximum mais je vois que l'un d'eux faiblit et commence à s'affaisser sur sa table. Je le saisis par le col et lui crie.

«_ Hé, secoue-toi ! Secoue-toi ! SECOUE-TOI CA A SONNE !!! »

Je suis lové dans le canapé, encore embrumé par ce somme impromptu pendant la pause du midi. Mon collègue de maths est à coté de moi :

« _Bah alors, qu'est-ce que tu fous!

_ Je faisais un rêve.

_ Ah ouais ? Tu rêvais de quoi ?

_ J'avais une classe parfaite et je faisais un cours incroyable.

_ Ça devait être génial.

Je réfléchis deux minutes :

_ Non, car ils avaient beau être excellents, j'étais de plus en plus exigeant. En fait, j'étais un vrai connard.

_ Plus que d'habitude ? Bref on va être en retard, magne-toi !

J'arrive dans la cour, mes élèves ne sont pas rangés et font un vacarme du tonnerre qui couvre le chant des oiseaux. Quand ils me voient, ils me lancent tous en choeur un grand « Bonjour monsieur !!! ». Je souris. Je pense que je vais passer une heure parfaite.

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