Le premier jour

Publié le par Le prof de l'être

Il est 8h30, comme à chaque fois, j'arrive plus tôt pour ne pas être submergé par la masse, profiter encore du calme avant la tempête qui s'annonce, mais encore une fois, c'est raté, il y a déjà du monde et la quiétude n'est pas de mise. Je me suis bien habillé, j'essaye d'être classe et sérieux. Cette année, je suis plein de bonnes intentions. Il faut que j'arrête de dire des conneries et de faire rigoler la galerie. Pourtant je suis sûr qu'au premier bonjour, le naturel reviendra au galop et je commettrai un impair, gaffe ou maladresse qui réduira tout cet édifice de résolutions. Je regarde autour de moi, certains ont profité de ce jour pour faire la coupe de rentrée, d'autres ont le teint halé. Qu'ils en profitent, ils auront de nouveaux la mine blafarde dans quelques jours. Parmi ces têtes familères, de nouvelles sont apparues. Si quelques-uns semblent plutôt à l'aise et parlent allègrement avec les collègues, d'autres, perdus en milieu hostile, se raccrochent à un autre prof qu'ils suivent partout, on dirait Frederic Lopez et son invité dans Voyage en terre inconnue. Ce sont les stagiaires qui vivent leur première rentrée. Je vais essayer de faire leur connaissance, de sympathiser, qu'ils ne soient pas paumés trop longtemps. Je suis sûr qu'en creusant un peu, on aura des connaissances ou des goûts en commun. Ne jamais oublier que le monde est petit dans ce métier. Après le concert de « bonjour », les vacances racontées, je me fraye un chemin vers mon casier. Il est désespérément vide. Je ne me fais pas de souci, dans quelques semaines, malgré quelques efforts de rangement, ce sera devenu un chantier incommensurable. Un inconscient tentera peut-être de l'ouvrir à ses risques et périls mais il croulera sous une avalanche de papiers. Une petite étiquette jaune est collée dessus, cette couleur distinctive indiquent déjà le numéro de la 3eme dont je suis professeur principal. Premier indice de cette année scolaire fraîchement débutée. Première joie ou première déception.

Le principal vient de rentrer dans la salle.

_ « Le café est servi »

Le moment est arrivé, celle de l'assemblée plénière. On discute pendant 20 bonnes minutes devant le café et les viennoiseries, histoire de finir le tour des collègues que l'on avait encore pas vus. Le principal commence à montrer des signes d'impatience, il est temps de s’asseoir.

_ « On va commencer non ? »

Le principal commence à parler, présente la nouvelle équipe et chaque enseignant se présente, je tente ma petite blague annuelle avec plus ou moins de succès. J'essaye de retenir les prénoms des nouveaux. Le principal se lance alors dans un long discours mais plus personne ne prête une oreille attentive car un seul sujet de conversation alimente les débats : l'emploi du temps. Le principal parle encore et encore, nouvelles mesures, la réforme...ça remue un peu dans l'assemblée. Aucune question, on attend toujours le Graal. Viens enfin le moment tant attendu. J'ai la pochette dans les mains. Je suis fébrile, mon cœur bat la chamade [insérer ici la musique mystérieuse du Seigneur des anneaux]. Plein de papiers inutiles avant, ultime rempart avant la libération. Ça y'est, je commence à le dévoiler. Le soulagement est complet, j'ai ce que j'avais demandé. On regarde avec les collègues, on compare. Qui a son mercredi, son vendredi après-midi... Des regards envieux se pose sur les emplois du temps des autres. On regarde avec qui on va travailler cette année. Parfois on est heureux, d'autres fois on est juste poli. Dans quelques minutes viendra l'heure des tractations dans le bureau du principal. Mais avant, photo de classe ! Il faut profiter que l'on soit encore fringant le premier jour. C'est dans la boîte. Il faudra l'encadrer cette photo, car moins de deux semaines, les mines réjouies auront déjà disparu.

Pour l'instant, profitons de ce moment avec l'apéritif et le repas. Le moment de faire plus ample connaissance et de sympathiser avec les nouveaux. Je profite du midi pour faire un tour dans ma salle. Les murs sont encore nus des travaux de mes élèves, les tables sont éclatantes et le sol brille. Je me mets devant le bureau, et j'improvise mon face à face avec mes 3emes de demain. Je savoure ces instants de calme et je redescends en déambulant dans les couloirs. Pendant la pause du midi, les listes de classe ont été déposées sur la table de la salle des profs. Certains déchantent...

_ Hé merde, j'ai encore Kévin C, ça fait 3 ans !

_ Oh, tu as Paul E. Bah tu vas pas te marrer avec lui, en plus ses parents sont chiants...

Une demi-journée n'est pas encore passée que la rentrée est déjà gâchée.

L'après-midi, il est temps de se plonger dans le vif du sujet. Je rigole ! Encore des réunions ! Les conseils d'enseignement se réunissent pendant deux heures avec le principal qui passe en guest star pour savoir si tout se passe bien. En français, l'enjeu principal est de savoir avec quelle collection on va travailler et si un collègue ne compte pas l'emprunter. Sinon, C'EST LA GUERRE ! Non, en fait, je ferai des photocopies. On se demande ce qu'on achètera comme série de livre, quand on organisera le nouveau Brevet blanc, les devoirs commun... On approche de la fin de l'après-midi. La fête n'est pas encore finie, il reste une dernière réunion pour la route avec la réunion des professeurs principaux. On regarde la montre, le temps semble s'écouler lentement. Il est 17 heures, c'est la fin. Pour les professeurs principaux de 3eme et de 6eme on se dit à demain, on ne reverra les autres que vendredi. Je rentre chez moi, satisfait de la journée. Ma femme, elle aussi enseignante me demande comment ma journée s'est passée. Je lui réponds avec le sourire :

_ « Comme d'habitude »

Publié dans nouvelle

Commenter cet article

Watson Ballin 28/08/2016 18:55

Merci pour cet épisode qui ma fait sourire malgré une sale journée !