Itinéraire d'un enseignant gâté (Chapitre 4, fin)

Publié le par Le prof de l'être

Les élèves ont un souci avec le langage mais je me demande quelquefois s'ils n'ont pas aussi des problèmes d 'audition. Ils ont la fâcheuse habitude à ne pas suivre les conseils qu'on leur donne. Peut-être faudrait-il leur dire le contraire de ce que l'on pense pour qu'ils fassent ce qu'on veulent.

« _Je vous interdis de faire votre devoir demain.

_ Ah ouais, bah puisque c'est comme ça, on va le faire et même le rendre à la date donnée.

En vérité, ne faites surtout pas ça, il ne feront pas votre devoir.

Le sommet de la surdité est atteint avec le niveau troisième. Toute l'année je leur répète qu'il faut bosser pour leur orientation, pour avoir la meilleure affectation possible. Ils n'en tiennent pas compte.

_ « C'est bon M'sieur, on a le temps »

Alors que toi, tu sais que qu'ils ne l'ont pas. Et le jour des résultats de leur demande, ils s'aperçoivent qu'on avait raison. Le concert de larme en cri majeur peut commencer.

L'autre cas où l'on a le sentiment de parler dans le vide concerne ceux qui ne fichent rien de l'année de troisième. Quand ils veulent aller en seconde, ils nous disent avec aplomb :

« Non mais l'année prochaine, je bosserai »

Ils font le forcing pour aller au lycée et leur parents les soutiennent contre vents et marées.

« Vous verrez, il réussira. C'est parce que vous vous acharnez sur lui qu'il a de mauvaises notes »

Serait-ce un déshonneur de partir en filière professionnelle ? Ne vaut-il pas mieux s'éclater en Bac pro que de souffrir dans une filière générale ? On voit ces élèves partir tout heureux en seconde avec le sentiment de nous avoir vaincu. Pour quel résultat ? L'année d'après, combien de bulletins de lycée nous reviennent avec des moyennes calamiteuses. Combien de demandes de réorientation émises par le conseil de classe du lycée ?. Combien d'années gâchées parce qu'ils ont préféré passer au-dessus de notre avis. Combien d'élèves croisés au hasard me diront qu'ils auraient dû nous écouter ? Mais le pire est que l'année suivante, comme un mauvais scénario qui se répète, je passerai encore pour le vieux con qui radote quand je dirai la même chose aux nouveaux troisièmes. Ces cours ressemblent parfois à un Jour sans fin.

_ « Vous aviez raison M'sieur, c'est dur cette année ! »

_ « C'était trop bien l'an dernier, on aimerait trop être avec vous en cours ! »

Ces phrases, je les entends de la part des élèves que je n'ai plus. Bien souvent ils sont encore dans le collège mais ont un autre enseignant en français. Ils viennent parfois me voir dans la salle pour me dire qu'il regrette l'année passée, que mes cours étaient intéressant. C'est drôle quand ce sont les mêmes élèves qui ne suivaient rien des séances. Surtout qu'ils vous disent bien souvent ça pour vous faire plaisir parce que lorsque vous leur demandez ce qu'on a fait l'année d'avant, ils ne savent plus. Non, ils partent du principe que ce qu'ils font cette année est nul. C'est toujours mieux avant.

Il y a ceux qui sont partis au lycée, et qu'on croise au hasard, à la sortie du collège, lors de la réunion parents/prof du petit frère ou de la petite sœur ou en ville. J'aime bien quand ils engueulent leur cadet en leur ordonnant de m'écouter. Eux-même ne le faisait pas bien souvent. Je leur demande toujours ce qu'ils deviennent, pas juste par politesse, parce que ça m'intéresse vraiment. J'ai d'ailleurs gardé contact avec mes premiers élèves de quatrièmes, vous savez les gremlins du chapitre deux. Les petits monstres ont bien grandi, ils sont maintenant à la Fac. J'espère qu'ils se débrouilleront mieux que moi là-bas.

En s'y penchant d'un peu plus près, ma relation avec les élèves n'a pas tant changé depuis ma première année. J'ai toujours de l'empathie pour eux. Même si un élève m'a pourri la vie pendant un an, je me soucierais toujours de son avenir et ne lui souhaiterais jamais d'échouer. Et quand j'en revois autrefois difficile, ça se passe toujours bien. Seul, un élève sera toujours adorable, c'est toujours quand ils sont en groupe que ça se complique. J'apprécie tellement de les voir évoluer que j'ai crée des comptes spéciaux sur les réseaux sociaux pour avoir de leurs nouvelles. Je vois leur progression mais je leur donne aussi des conseils dans ma matière. Ils sont reconnaissants qu'on les aide et qu'on s'intéresse à eux, même s'ils ne sont plus au collège. Et l'on ne va pas se mentir, c'est toujours bon pour l'égo quand l'un deux vous dit qu'il se sert encore de vos cours où qu'il a réussi à progresser dans sa vie grâce à vous. Un « merci » fait toujours du bien. J'espère que dans une vingtaine d'année, quand je commencerai à être un vieil enseignant décrépi, je croiserai un des mes élèves de mes premières années lors d'une réunion parents/prof et qui me dira :

« Vous vous souvenez de moi Monsieur B. ? Moi, je me souviens de vous et de vos cours »

Elle sera là ma vraie récompense.

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