Gégé

Publié le par Le prof de l'être

Le dernier jour. Loin du bruit et de la fureur de l'année écoulée, c'est le meilleur moment pour se promener dans les couloirs soudainement vides de l'établissement. Les salles de classe ressemblent à des champs de bataille désertés. Parfois, au loin, on entend les cris des derniers élèves qui ont décidé de rester au collège jusqu'à la dernière minute. Pour trouver un peu d'animation ce matin, il faut aller dans la salle des professeurs. L'ambiance y est guillerette. Tout le monde vide ses casiers, enlève ses étiquettes, fait le bilan de son année scolaire, parle de ses vacances. La rentrée prochaine semble bien loin. Pour l'instant, seules les vacances occupent l'esprit de chacun. Pourtant, dans cette joyeuse cacophonie, quelqu'un semble préoccupé. La mine soucieuse, Gégé, est assis seul dans un des fauteuils. Ce n'est pas n'importe qui au collège le Gégé, c'est un peu sa mascotte. Des rumeurs racontent même qu'on a construit le nouvel établissement autour de lui. Arrivé en Picardie il y a 38 ans, alors jeune professeur de mathématiques qui rêvait de retrouver son sud-ouest natal, il est finalement resté après avoir trouvé l'amour auprès d'une jeune collègue de l'époque, rejoint bientôt par trois garçons devenus bien grands maintenant. Si l'accent toulousain, auquel quelques notes de picard ont été ajoutées, chante moins maintenant, s'il s'est bien empâté et que les cheveux et la moustache ont bien blanchi, Gégé reste joyeux, toujours à l'affût du bon mot ou de la blague au sous-entendus égrillards. Il faut dire que Gégé pouvait être détendu, les cours se passent tranquillement pour lui, ce sont les mêmes depuis plusieurs générations. Les élèves ne bougeaient pas, oscillant entre crainte et respect, impressionnés par le physique de déménageur de leur professeur. Gégé avait été quelques années formateur mais la passion s'était éteinte petit à petit. Depuis, il ne prenait plus aucun risque, faisait le strict minimum. Le dernier effort qu'il avait fait, non sans y être contraint et obligé, avait été de se mettre au numérique. Sa résistance avait été farouche mais il avait finalement abdiqué devant la majorité. A ceux qui lui demandaient pourquoi il était comme ça, il répondait :

« Les élèves ne foutent plus rien, je ne vois pas pourquoi je bosserais ! »

Il attendait donc paisiblement la retraite, sans se soucier de ses cours, du moins c'est ce que ses collègues pensaient.

Intrigué par son visage inquiet, un collègue s'approche de lui et lui demande :

« _ Bah alors Gégé, c'est quoi cette tronche ! T'es pas heureux d'être en vacances ? A toi les barbeuc, la pétanque et le rosé !

_ Si, si. C'est juste que je pense à mes cours de la rentrée...

_ Ah ah ! T'es con Gégé ! Hé les autres, vous savez quoi ? Gégé vient de me dire qu'il pensait à l'année prochaine !

Les autres se mettent à rire. Sacré Gégé, il faut toujours qu'il dise une connerie ! Gégé n'écoute pas, son esprit est ailleurs . A peine les rires arrêtés, le principal rentre dans la salle et annonce :

« La réunion plénière va commencer »

A suivre

Publié dans nouvelle

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