Itinéraire d'un enseignant gâté (Chapitre 3 partie 5)

Publié le par Le prof de l'être

Le cours se poursuit avec des activités variées. L'ambiance est toujours détendue. J'aime plaisanter avec mes élèves et sortir quelques petites vannes

_ « Pourquoi vous faites des flèches au tableau M'sieur ?

_ Parce qu'il m'en manque dans la classe.

Les élèves ont quelquefois la répartie pour me rendre la pareille :

_ Faut dire que c'est dur d'être des flèches, on vous a depuis deux ans M'sieur »

Faire de l'humour est mon moyen de capter leur attention, ma marque de fabrique, mais j'ai souvent l'impression de faire un one man show. Je suis connu pour ça dans le collège : le prof marrant. Ma « réputation » a dépassé les frontières de ma classe. Mes collègues me disent parfois qu'ils ont fait une blague à leurs élèves. Ils leur ont répondus que j'ai déteint sur eux... Il faut dire qu'avec mon physique de Marvin dans Maman, j'ai raté l'avion, avec mes frisettes et ma barbe qui ne ressemble à pas grand chose, j'inspire davantage le rire que la crainte. Alors autant jouer là-dessus. L'aspect positif est que les élèves sont généralement contents de venir en cours avec moi ou d'apprendre qu'ils m'ont en début d'année. Mais il y a un revers de la médaille : ils ne me prennent pas toujours au sérieux. Quelques-uns se permettent des choses avec moi qu'ils n'oseraient peut-être pas faire avec d'autres. Il faut marquer la limite entre l'enseignant et l'élève. Si l'un d'entre eux va trop loin, je dois mettre les point sur les « i ». Je le fais de façon posée, sans hausser la voix, une « colère froide ». Ça fait son effet mais pas toujours. Il reste alors l'ultime recours : la bonne gueulante. En six ans, j'ai dû crier trois fois parce que je considère cela un accès de faiblesse de ma part même si c'est efficace. Les élèves sont toujours surpris de me voir énervé. J'ai le droit à un silence de mort après. Ça ne dure qu'un cours. Je ne suis pas rancunier et eux ont déjà oublié.

A ce fragile équilibre entre humour et autorité s'ajoutent le facteur le plus important : la sensibilité de l'élève. Il faut bien faire attention à ne pas dépasser les limites, ne pas heurter des jeunes que l'on a en face de nous. Certains sont en souffrance à l'extérieur et il n'est pas question de les enfoncer davantage. Il faut savoir rire sans se moquer. Des élèves ont du mal à faire la différence. Des rappels utiles s'imposent de temps à autre, notamment qu'en cherchant bien, tout le monde peut être sujet à moquerie. Les élèves n'ont pas la même tolérance à l'humour. J'oublie parfois que je n'ai pas un public d'adulte en face de moi. Cela nécessite de prendre des pincettes. Quelques-uns riront sans broncher où auront la malice de répliquer avec esprit, d'autres ne supporteront pas la moindre réflexion ou ne comprendront pas l'ironie. Je pense quelques fois faire un bon mot et c'est une maladresse. Je ne peux pas toujours être drôle, j'ai mes jours sans. On n'est jamais sûr de faire mouche, même avec un élève que l'on pense connaître. La tolérance à l'humour de nos élèves peut s'effriter aussi vite que notre patience avec eux. Il suffit qu'il ait passé une mauvaise journée, qu'un cours précédent ce soit mal déroulé ou qu'il soit tout simplement fatigué...Il m'est arrivé une fois que le même élève rit le lundi matin à une blague et que lendemain je le fasse pleurer bien involontairement. Il faut alors lui expliquer que je n'avais pas l'intention de le blesser, s'excuser d'avoir été maladroit. Je leur dit toujours que le but n'est pas de les vexer mais de les piquer un peu à vif. Les malentendus se dissipent vite.

Commenter cet article