Itinéraire d'un enseignant gâté (Chapitre 3, partie 4)

Publié le par Le prof de l'être

La sonnerie retentit. On dirait celle d'une gare SNCF. C'est le signal pour nous dire qu'on doit mener nos élèves vers la destination du savoir. Mais comme les cheminots, on a souvent du retard. Plus l'année passe et plus il est difficile de décoller des fauteuils de la salle des profs. Je me lève enfin et je vais chercher mes élèves dans la cour. Je sors la traditionnelle phrase

« _ En rang par deux ! »

Le train des élèves se met en marche. Quand il parte en cours, tête baissée, il me font penser aux ouvriers dans Métropolis. Ça ne dure que quelques secondes, le rang deux par deux devient vite un troupeau qui se bouscule dans les escaliers. Je me dis toujours que c'est parce qu'ils sont pressés de venir dans mes cours qui sont géniaux. Je les fais rentrer dans la salle et j'attends le silence pour les faire attendre. Il n'y a jamais le silence complet (mais le faut-il ?) et au bout de deux trois minutes. Je finis par les faire asseoir. Certains cours, je suis sûr que je pourrais les laisser debout une heure, ils feraient leur vie tranquillement.

A chaque début d'heure, je commence par la question la plus frustrante du monde. Celle qui va te faire douter de ton utilité dans la société.

« _ Quelqu'un peut me dire ce qu'on a fait la dernière fois ».

C'est à ce moment précis que j'ai le silence total. Qui a appuyé sur "mute" ?. J'interroge au hasard, mais comme d'habitude, je finis par demander aux meilleurs de la classe. Pourquoi est-ce déprimant ? Parce que l'on se pose toujours la même question :

« Est-ce qu'ils apprennent leur cours où ils n'ont rien compris la dernière fois »

J'explique de nouveau. J'essaye de varier les exemples, soit avec des images qui les marquent, soit avec des références contemporaines. Le groupe nominal ? J'utilise l'exemple du fruit et de son noyau. Le point de vue interne ? Je leur dis que c'est pareil que dans Call of Duty. Le conditionnel ? Je leur explique avec le dernier épisode de Flash. Parfois ça fonctionne, parfois ça rate. Mais si j'ai réussi a raccrocher un ou deux élèves au wagon, c'est gagné. Je leur fais aussi la gentiment la morale. S'il n'arrivent pas apprendre, qu'ils changent de méthodes ! Je leur donne différentes techniques : cartes heuristiques, enregistrement, mettre une musique sur la leçon. Je leur dis aussi de ne pas apprendre bêtement mon cours, d'essayer de le reformuler avec leur propre mot, de l'appliquer, de tout simplement se l'approprier. Il arrive que ce soit juste un problème de mauvaise volonté, et là je suis obligé de hausser le ton. Ce n'est pas dans mon habitude. Si j'étais dans un film policier, je serais plutôt le bon flic, celui à l'écoute qui essaye de comprendre. Mais des fois, on n'a pas le choix et on est obligé de faire le méchant.

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