Itinéraire d'un enseignant gâté (Chapitre 3, partie )

Publié le par Le prof de l'être

Maintenant que je suis installé dans ce collège, ma façon de travailler a évolué. Je l'avais promis à l'inspecteur de ma commission de titularisation et je me suis efforcé de changer mes méthodes. Comment je travaille ? Pour me présenter en action, il va falloir que je bluffe un peu en exagérant mes qualités. Je suis le héros quand même ! Il faut que je fasse attention en ne me donnant pas trop de qualités. Je risque perdre en crédibilité. Sinon, ceux qui me lisent penseront que je ressemble à Schwarzeneger dans Un Flic à la maternelle. Il faut que je trouve un juste milieu. Une touche de professeur Keating avec un zest Serge Cutiro dans Les Profs. Je vais me décrire en nuance. Je parie que ça va susciter l'attachement du spectateur. Vous verrez que pendant mes premières années dans l'enseignement, j'ai évolué. Je n'avais pas le choix me direz-vous. Attention, cette partie va être très théorique. Je vous autorise à faire comme les publicités à la télé et sauter le passage. Profitez-en pour aller aux toilettes.

Quelles modifications ai-je opérées ? Commençons par les plus évidentes. J'ai débuté par réorganiser mon tableau. Je vais paraître très « instituteur de la Troisième République » mais j'écris encore à la craie. Je finis par en avoir partout sur le pantalon :

_ « M'sieur, vous avez de la craie sur vous ! »

Ils rigolent deux minutes mais au moins j'ai deux petits tableaux sur les cotés pour le brouillon. J'y note les idées des élèves pour écrire le bilan. Le tableau central me sert à écrire le cours. Je fonctionne comme ça depuis quelques temps mais il y a toujours un élève qui me demandera en cours d'année :

– « On note ce que vous écrivez au tableau ? »

Je m'efforce aussi à corriger mon principal défaut de mon année de stage : le cours magistral. Je multiplie les mises en activité. Je multiplie les exercices d'écriture, les questions, les analyses d' images fixes ou mobiles, la rédaction par eux-même des bilan. Si je préfère faire de l'analyse de texte, j'essaye au maximum de varier les supports. Je leur montre des extraits de films, des tableaux, des affiches de publicité. C'est important qu'il n'est pas l'impression de faire tous le temps la même chose. Une fois j'ai entendu :

« Il commence à me saouler avec ses analyses de texte »

J'ai rigolé.

Ce n'est pas toujours facile. Quand on aborde une notion que les élèves ne connaissent pas, il faut bien passer du temps à leur expliquer et ils sont bien forcés de m'écouter. Quand on commence à étudier un point de langue, je note un exemple en début de cours. Je tente de voir ce que les élèves connaissent. En fonction de ce qu'ils me disent, je complète, j'ajuste, je corrige. Il faut toujours leur donner le sentiment que c'est eux qui ont trouvés la réponse, même quand ils ne la connaissent pas.

D'autres changements ont été moins évidents. Ma principale difficulté a été de modifier ma graphie. J'écris tellement mal que des élèves n'arrivent pas à me lire. C'est d'ailleurs la-dessus qu'ils me chambrent le plus.

_ M'sieur, je travaille aussi bien que vous écrivez !

Il savent que je ne pourrais jamais les sanctionner sur l'écriture. Je leur explique cependant que ce n'est pas parce que j'écris mal qu'ils doivent le faire aussi. J'en ai personnellement souffert quand j'étais collégien. Je me souviens des remarques pas forcément agréables des professeurs et des points perdus dans les devoirs pour le soin. Alors à moins qu'ils écrivent avec des idéogrammes incompréhensibles, je ne pénalise pas leur graphie. Je fais de gros efforts pour traduire ce qui est écrit. Je n'ai pas envie de leur faire ce que je n'ai pas aimé vivre. De mon coté, chaque année, je m'habitue à retravailler la formation de mes lettres. J'ai déjà fait le « s » et le « r ». Cette année, je suis sur le « o ». Encore vingt-trois ans et les élèves ne pourront plus se moquer de mon écriture. J'ai lu quelque part que les gens qui écrivent mal sont intelligents et ont l'esprit vif. Je dois être un génie alors.

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