Itinéraire d'un enseignant gâté (Chapitre 2, partie 2)

Publié le par Le prof de l'être

Le vrai « grand jour » fut celui de la pré-rentrée. Je découvrais mon premier établissement, mes collègues mais surtout ma tutrice. Elle n'avait été prévenue de son tutorat qu'une semaine avant, elle avait été désignée volontaire. Elle s'occupait de tellement de choses dans le collège et au dehors que j'arrivais comme un cheveu sur la soupe. Je décidai donc dès le départ de ne pas trop la solliciter. Il n'empêche que quelques mois plus tard, elle m’appellerait affectueusement « mon petit boulet ». Pendant cette journée, je suis perdu et mal à l'aise, je ne connais personne. Cette situation a été vécue par tous les stagiaires. Je ne sais pas vraiment quoi faire : suivre ma tutrice partout ou faire ma vie ? Je choisis de faire un peu des deux. Ma tutrice me fait le tour du propriétaire puis je me balade à droite et à gauche ensuite. Je rencontre la documentaliste, le principal, mon équipe pédagogique. Le premier jour classique d'un débutant. Depuis cette première année, à chaque rentrée, j'essaye toujours de mettre dans de bonnes condition les nouveaux de mon collège en discutant avec eux. Je leur propose de visiter, je leur donne quelques tuyaux. C'est agréable de voir qu'on s'intéresse à nous quand on ne connaît personne.

Nous sommes à quelques heures de la rentrée des classes. Je n'ai aucune pression. Pourquoi ? Est-ce que je suis si sûr de moi ? Non. Si je suis si détendu, c'est par ce que je ne prendrais mes classes qu'en octobre. Nouvelle réforme oblige. Les stagiaires font dix-huit heures en temps plein au lieu de neuf heures. Pour nous « préparer », l'Académie d'Amiens nous fait alterner stages d'observation avec nos tuteurs et formations pendant un mois. Elle a aussi réduit notre présence devant les élèves de dix huit à quinze heures. Tout le mois de septembre, c'est un titulaire en zone de remplacement qui fait cours à nos classes. Mauvaise idée. Pendant les premiers mois, les élèves penseront que c'est moi le remplaçant. Hors de question de leur dire pourquoi je suis arrivé en octobre. Le fait de n'avoir « que » quinze heure me pose un autre problème. Je n'était pas attendu par la direction de mon établissement et un TZR prévu dix-huit avait demandé le maximum de quatrième. Ce niveau est compliqué à gérer. C'est une transition pour les élèves qui basculent dans la deuxième moitié du collège. C'est en quatrième pour les gentils mogwaï qui se transforment en gremlins en plein milieu d'année à cause des hormones. Je me retrouve donc avec trois quatrièmes et deux cinquièmes pour mon année de stage. Cerise sur le gâteau, comme je fais moins d'heures qu'un titulaire, mon principal est obligé de me faire partager une classe avec une collègue remplaçante. J'ai la classe trois heures et elle une seule. Je sens que ma progression avec cette quatrième va être un massacre. Je ne vais pas me tromper. Ce sera une des rares fois de l'année.

Les quinze premiers jours, ma vie est sur la route. Je passe mes semaines entre Amiens, mon lieu de formation, mon collège dans l'Oise mon logement près de Ham. Le week-end, je fais la route entre la Picardie, le village de ma copine près de Vernon et mes parents non loin de Caen. En trois semaine j'ai fait plus de deux mille cinq cent kilomètres. J'avale plus de bitume que Mad Max. Heureusement, à la mi-septembre, je trouve un appartement avec ma compagne à Compiègne. J'ai pour propriétaires, les parents d'une future collègue quelques années plus tard. Mais ça je ne le sais pas encore. It's small world...

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anacoluthe 08/05/2016 09:10

Bonjour,

Je réagis juste rapidement (certes, on est dimanche, mais je dois bosser sur Pascal pour l'oral de l'agrég'…) à quelques points de ton post. Tu arrives plutôt bien à faire comprendre ta situation et ton désarroi ; pour ma part, j'avoue que l'illusion vite dissipée aux poètes disparus m'a amusée amèrement : avant même d'enseigner (juste quelques remplacements par-ci par-là pendant ma thèse), j'ai vite abandonné cette approche un peu naïve, quoiqu'en y réfléchissant, je ne crois pas l'avoir jamais eue, question de caractère, sans doute… Tout ce que tu peux attendre des élèves en remerciements, c'est une boîte de Ferrero Rocher en fin d'année (il y a évidemment d'excellentes surprises, mais il peut aussi n'y avoir rien du tout). Ce qui explique aussi pourquoi j'aurais certainement servi du "mon gros loukoum" à ta tutrice si elle s'était essayé à m'appeler "mon petit boulet" !
Je ne te suis pas tout à fait lorsque tu sembles regretter que les connaissances acquises pendant la préparation du Capes te sont devenues inutiles pour enseigner : je les crois au contraire essentielles, à plusieurs niveaux. D'abord, parce que cela a permis d'approfondir tes propres connaissances, de muscler ton cerveau en apprenant par coeur des citations et des notions (je reste persuadé que c'est la meilleure manière de "faire sien" un texte : l'apprendre par coeur puis le restituer par la récitation, qui, parce qu'elle passe par le prisme d'un locuteur et d'une sensibilité, s'annonce déjà comme une "lecture"). Cela t'a donc ouvert l'esprit, étendu ta culture. D'ailleurs, le profs que j'ai pu admirer lors de mon cursus scolaire et universitaire ont toujours été ceux qui avaient certes du charisme, étaient capables de citer Mallarmé, Baudelaire ou Corneille par coeur, en ayant l'extrême bon goût de moins se faire valoir par là que de mettre en avant le texte qu'ils semblaient goûter d'autant mieux qu'il était prononcé.
D'autre part, on pourrait étendre ta réflexion sur l'épreuve d'anglais à celle de latin (ou à celle d'ancien français). À mon avis, l'objet n'est pas celui que tu pointes. S'il est en effet plutôt vain d'interroger un candidat en Lettres Modernes sur un texte d'anglais, j'ai pu m'apercevoir en travaillant justement l'anglais pour l'épreuve de langues vivantes à l'agrég' (de même que le latin) que ce qui était jugé étaient moins mes compétences en anglais que ma connaissance du lexique français, et ma faculté de faire correspondre à un mot en langue étrangère le mot le plus juste dans la mienne. Après tout, comme disait Goethe : "Qui ne connaît pas de langue étrangère ne sait rien de la sienne".
Bien à toi,
JB

Le prof de l'être 08/05/2016 09:29

Merci pour ce commentaire développé, c'est plaisant de lire un point de vue argumenté. Je comprends qu'on ne puisse pas être d'accord.