Itinéraire d'un enseignant gâté (Chapitre 2, partie 1)

Publié le par Le prof de l'être

Fondu au noir, changement de décor. Je veux quelque chose de plus sombre. Quelque chose de semblable à Casablanca : une série noire avec un happy end, même si à la fin, il n'y a plus la fille. Imaginez un long plan séquence avec en fond sonore The end des Doors où l'on me voit arriver en Picardie. La séquence se terminera avec un zoom sur mes yeux inquiets, un champ contre champ sur mon regard et le panneau de l'entrée d'Amiens. Ça y'est on est arrivé...La Picardie. Je ne connaissais tellement pas la région que je pensais qu'Amiens était au bord de la mer. Le pire étant qu'en arrivant, j'ai cru la voir...

Lors de mon premier jour en terre picarde, je me demandais vraiment où j'étais tombé. J'avais l'impression d'être Bill Murray dans Lost in translation, ou moins sexy, mais qui colle plus à la réalité, Kad Merad dans Bienvenue chez les Ch'tis. Dès mon arrivée, j'avais été confronté à la Picardie dans toute sa splendeur. Le matin, j'étais parti dans un bar PMU m'acheter des cigarettes. Les deux seuls clients étaient deux bon picards avec un accent à couper au couteau qui étaient en train de boire un ballon de blanc. Il était 8h30... Je cherchais du regard les caméras de Strip-tease. J'avais vraiment essayé de comprendre ce qu'ils disaient. Impossible. Mes bases d'Ancien Français, qui vient pourtant du picard, ne me servaient à rien. Non cette fois-ci c'est certain, je suis plus Kad Merad quand il rencontre Danny Boon que Bill Murray avec un japonais. En sortant du bar, je me suis dit :

« Si tous les picards parlent comme eux ici, je suis vraiment dans la merde »

Le soir, bien crevé par cette journée inutile qui a consisté à boire un café et à s'inscrire à la MGEN, je me perds dans la Somme de toutes mes peurs. Je me plante dans une bretelle d'autoroute pour me rendre chez l'amie qui me logeait à Ham. Je me suis mis à traverser des villages où alternaient maisons en briques rouges et cimetières militaires. Il ne manquait plus que la pluie et Bruel qui chante Barbara, le tableau aurait été complet.

_« Allez, motive-toi ! Avec un peu de bol, tu n'y resteras qu'un an ! »

C'est assez drôle d'y repenser maintenant. Six ans ont passé et je suis toujours dans la région. Je me sens plus picard que normand. Je ne me vois même plus partir. Avant, quand je revenais de Normandie, je voyais le panneau « Vous êtes en Picardie » et j'avais un pincement au cœur. C'est dorénavant le contraire. Et avec un peu de recul, excepté le cadre qui ne faisait pas rêver, ce premier jour n'avait pas été si négatif. Le jour de mon arrivée : je recevais mon affectation dans un collège pas très loin de Compiègne, la zone que je souhaitais. Je sympathisais rapidement avec un collègue lyonnais avec qui de fil en aiguille, j'apprenais que j'avais un ami en commun. C'était la seule personne que je connaissais dans sa région d'ailleurs. En quelques heures dans le monde de l'enseignement je m'apercevais déjà qu'il était tout petit.

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