Itinéraire d'un enseignant gâté (Chapitre 1, partie 3)

Publié le par Le prof de l'être

« Tu vas voir, ça va être cool, va y avoir plein de filles, on va pécho ! »

Résultat, cinq ans plus tard, je n'avais pas eu une seule copine mais j'obtenais mon Master 1. Le seul amour que j'avais trouvé était celui de la littérature française. Un amour sincère donné par des enseignants passionnés. Mon professeur sur le dix-neuvième siècle m'a particulièrement marqué., Il était pour moi la figure idéale de l'enseignant : cultivé, drôle, avec un charisme naturel qui nous faisait l'écouter religieusement. Un modèle à suivre. Cette vision de l'enseignement ne sera pas sans conséquence sur mon orientation future. Toutefois, ma vie d'étudiant de Lettres Modernes n'a pas été un long fleuve tranquille. Mes débuts n'avaient pas été un franc succès. Comme vous avez pu le lire plus haut, je m'étais inscrit pour de mauvaises raisons. J'ai eu du mal à me mettre dans les études et je manquais d'implication dans mon travail. J'ai beaucoup profité de la vie. Il me faudra tout de même deux premières années, rattrapages de septembre inclus, pour avoir enfin le déclic. Après trois années en Licence 1, la machine était lancée. Il était temps. Une licence et un master 1 plus tard, fini de rire, les choses sérieuses allait commencer.

J'approchais dangereusement des vingt-cinq ans. Il était temps de réfléchir à ce que j'allais faire les deux prochains quarts de siècle. C'était agréable d'être étudiant pendant un certain temps mais je commençais à avoir envie de rentrer dans le monde professionnel. Il fallait que je devienne indépendant et que je gagne ma vie. Mes espoirs de devenir un grand historien définitivement enterré, je décidais de m'inscrire au Capes de Lettres Modernes. Cette idée de devenir professeur me trottait quelques mois dans la tête. Dans mes souvenirs d'élèves, l'enseignant était une figure respectée et respectable, un modèle que l'on pouvait suivre. Le problème est que ce souvenir avait été déformé par mes enseignants de Fac. J'aimais cette idée de devenir professeur pour pouvoir se rendre utile en apportant des connaissances, faire progresser des élèves en difficultés, former des esprits éclairés et donner le goût de la littérature aux futures générations de petits français avec pour seule reconnaissance de les voir réussir (sans oublier les quatre mois de vacances). Je me voyais déjà comme dans Le cercle des poètes disparus avec des élèves qui boiraient mes paroles sans broncher en criant dans la cour « Oh capitaine, mon capitaine ! ». En fin d'année, ils monteraient sur la table pour me remercier. Je serais un maître Jedi formant de jeunes padawan, en espérant que le moins possible ne finisse comme Anakin Skywalker. A l'heure actuelle, si j'avais un premier bilan à faire, je ressemblerais davantage à Coluche dans Le Maître d'école qu'à Obi Wan Kenobi.

Je me suis lancé à fond dans la préparation du Capes. Je passais huit heures en moyenne par jour à la bibliothèque pour retenir par cœur la traduction d'Erec et Enide, maîtriser les principaux procédés stylistiques d'auteurs, à apprendre par cœur des citations d'auteurs sur la littérature. Toutes ses connaissances seront complètement inutiles dans ma future carrière. Des fois, en cours, quand on nous sortait une énième citation de Paul Valéry sur la littérature, et Dieu sait qu'il aimait donner son avis sur le sujet, j'avais envie de faire comme les élèves et dire aux profs :

« _ Excusez-moi Madame mais à quoi ça va servir ce qu'on est en train de faire là ?

Mais à la différence de mes élèves, la prof pouvait nous dire

_ Si vous n'êtes pas content, vous pouvez prendre vos affaires et partir. »

Dans les séances que je fais actuellement, parce que ça peut être utile mais surtout pour le plaisir, je replace quelques notions d'Ancien Français. Je me dis alors que ce que j'ai appris n'est pas entièrement à jeter. Mais vu que la chose principale d'Ancien français que j'ai retenu est que « pute » n'est pas le diminutif de « putain », l'un est juste au cas régime et l'autre au cas sujet, je ne peux pas trop m'en servir. Pour être honnête, j'ai encore deux ou trois restes, mais vraiment très vague. Mais ça ne n'est rien, car s'il y avait eu un festival de l'épreuve inutile, la palme d'or aurait été attribuée à l'oral de langue étrangère, l'anglais dans mon cas. L'épreuve était simple : elle consistait une heure pour préparer une analyse de texte sans avoir le droit au dictionnaire avant de passer à l'oral devant un jury. L'épreuve écrite échoue de peu à remporter le prix ex-aequo, une traduction avec un dictionnaire...unilingue. Ma carrière d'enseignant de français s'est donc en partie jouée sur un examen d'anglais. En y repensant, c'est surtout terriblement injuste. Combien de personnes qui auraient été compétentes ont été recalées à cause de cette épreuve ? La langue vivante avait pour but non pas de nous tester sur nos compétences dans notre discipline mais de faire une sélection arbitraire des admis et recalés.

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